compositeur

 

Ou le Mystère Précipité Hurlé (2007)

pour huit voix solistes

Texte tiré de « Un Coup de Dés jamais d'abolira le Hasard »

de Stéphane Mallarmé

Commande de l'ensemble vocal « Séquence »

Durée: 18'

Edition: EMS

Enregistrement: Grammont Portrait CD CTS-M 126

 

Création

Genève, le 30 mars 2007 (festival Archipel)

- Ensemble vocal « Séquence »

- Direction: Laurent Gay

« J'aimerais qu'on ne lût pas cette Note ou que, parcourue, même on l'oubliât ». Par ces mots Mallarmé entame la préface de son poème "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard". Plus loin, en évoquant les vides créés par la mise en page particulière de son texte il écrit:

« Les "blancs", en effet, assument l'importance, frappent d'abord ;... ». Et plus loin encore :

« Tout se passe, par raccourci, en hypothèse; on évite le récit. Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut lire à haute voix, une partition ».

En contemplant ce poème, j'ai éprouvé un certain vertige au regard des multiples réseaux et liens que Mallarmé crée entre les mots, transcendant leurs sens et aboutissant à un contrepoint littéraire entre leurs significations premières et leurs effets purement sensoriels et sensuels. Ce vertige devenant fascination, j'ai eu envie d'en imaginer une prolongation sonore et vocale. La perspective d'une collaboration avec l'ensemble Séquence m'a donné l'occasion de tenter une réalisation de ce projet.

"ou le mystère précipité hurlé" s'articule en trois parties qui semblent décrire une trajectoire dans le langage.

La première partie débute avec des nappes de mots entremêlés, le texte est parlé mais dans un registre "aussi grave que possible". Puis, apparaît une hauteur sur le mot "si" créant une ouverture par le possible qu'il évoque mais également attaché à une réalité très basique et solfégique (la note si). Les premières notes chantées n'ont de sens que celui qui découle des mots: à chaque sonorité de voyelle correspond une hauteur ([i] = si ; [é] = sib ; etc...). La mélodie n'est alors que la conséquence du discours verbal. Puis, la situation s'inverse : des vers entiers se chantent sur une seule note, à la manière d'une corde de récitation. C'est à partir de cette corde de récitation que va s'inventer une indépendance entre le verbe et le chant.

La seconde partie explore le potentiel de cette indépendance par divers tissus contrapuntiques qui jouent sur différents niveaux d'intelligibilité du texte. Une phrase cependant s'impose progressivement, évoquant le "minuit", point temporel particulier, évoqué notamment dans « Igitur », autre écrit majeur de Mallarmé : "J'étais l'heure qui doit me rendre pur".

La troisième partie tourne autour des mots écrits en grands caractères dans le poème : "Rien n'aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation". Il s'agit d'un choral, écriture donnant traditionnellement une forte présence aux mots par sa verticalité. L'intelligibilité du mot est cependant de nouveau perturbée, cette fois par une écriture rythmique tout à fait autonome et souvent très distendue. De plus, le déroulement harmonique du choral est filtré de manière mobile selon un autre rythme, autonome également : les voix se taisent régulièrement tour à tour, éclaircissant ainsi de manière imprévisible la masse des huit voix. J'ai tenté par ces moyens de me rapprocher autant que possible du contrepoint littéraire mentionné plus haut, contrepoint qui concerne en réalité trois niveaux d'écriture devenus indépendants : la présence physique du mot avec sa résonance psychologique, l'absence du mot créé par le filtre (le "blanc" évoqué par Mallarmé) et la signification du mot ; le son, le silence et le sens.